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Le pois 42 de Sarcelles, histoire d'une culture emblématique de la plaine sarcelloise

  • 2 juin
  • 6 min de lecture

Pendant près d'un siècle, le petit pois a occupé une place centrale dans l'agriculture de Sarcelles. Cultivé sur les terres fertiles de la plaine, il alimentait chaque année les Halles de Paris et faisait travailler une grande partie de la population locale au moment de la récolte. Derrière ce légume aujourd'hui oublié se trouve une histoire agricole, sociale et économique qui a profondément marqué le territoire.

Jusqu'au milieu des années 1960, Sarcelles était encore une commune largement rurale. Son terroir associait cultures maraîchères, céréales, élevage et vergers. Parmi toutes ces productions, une variété particulière s'imposa progressivement : le pois 42 de Sarcelles, un petit pois précoce réputé pour sa rusticité et son rendement.

L'histoire de cette culture permet de comprendre l'organisation du travail agricole local, le rôle essentiel joué par les femmes et les enfants lors des récoltes, mais aussi les profondes transformations qu'a connues la commune avec l'urbanisation du Grand Ensemble. Aujourd'hui, la redécouverte de cette variété ancienne contribue également à préserver la mémoire agricole de Sarcelles et à transmettre une part importante de son patrimoine local.


Sarcelles, une commune agricole aux portes de Paris

Ancienne commune de Seine-et-Oise intégrée au Val-d'Oise dans les années 1960, Sarcelles s'étendait sur 832 hectares et comptait neuf communes limitrophes. Située à seulement 16 kilomètres au nord de Paris, elle bénéficiait d'une position privilégiée pour approvisionner directement les Halles centrales de la capitale.

La plaine sarcelloise était essentiellement consacrée à des cultures de plein champ non irriguées. Son terroir diversifié permettait de produire une large gamme de légumes destinés aux marchés parisiens.

Le maraîchage occupait une place importante. Outre le petit pois, les exploitations cultivaient notamment des laitues, batavias, scaroles, épinards, choux verts, choux-fleurs, betteraves rouges, poireaux et céleris-raves.

Les agriculteurs pratiquaient également la polyculture avec du blé, de l'orge, de l'avoine, des pommes de terre et de la luzerne destinée à l'alimentation du bétail.

Les vergers complétaient ce paysage agricole. On y trouvait de nombreuses variétés de poiriers conduits en quenouilles, parmi lesquelles la Passe-Crassane, la Beurré Hardy, la Williams, la Doyenné du Comice ou encore la Louise Bonne d'Avranches. Des pommiers produisaient également des fruits de table et des pommes à cidre. Le cidre et le vin constituaient alors les boissons couramment consommées dans les exploitations agricoles.

« Bien souvent, on pouvait voir se dresser, au bout d'une parcelle cultivée et en bordure du chemin, un pommier ou un poirier haute tige (Poire de Curé). Cela avait pour but de pouvoir attacher le cheval pendant la plantation, le binage ou la récolte et aussi, pendant les grandes chaleurs, se reposer ou goûter à l'ombre. »

[Illustration : A 278 La cueillette des petits pois au moulin de Copin_2.jpg]


Le pois 42 de Sarcelles, une culture dominante

Parmi toutes les productions locales, le petit pois occupait une place particulière. Jusqu'en 1965, il demeura la culture maraîchère dominante de la commune.

La récolte des pois semés au printemps débutait généralement autour du 20 juin. Cette période constituait un moment important de l'année agricole, mobilisant de nombreux habitants de la commune.

La variété cultivée localement était connue sous le nom de « pois 42 de Sarcelles ». Il s'agissait d'un pois cultivé (Pisum sativum) appartenant à la famille des Fabacées. Cette variété hâtive à grains ronds était souvent qualifiée de « pois de 42 jours » en raison de sa précocité.

Rustique, elle supportait bien les semis précoces et résistait aux épisodes de froid printanier. Comme les autres légumineuses, elle présentait également l'avantage d'enrichir naturellement les sols grâce à sa capacité à fixer l'azote atmosphérique par l'intermédiaire de ses racines.

Les cultivateurs avaient développé des techniques adaptées à cette culture. La cueillette par deux gousses permettait notamment d'améliorer les rendements et d'accélérer le travail de récolte.

[Illustration : La récolte des petits pois, Létrillard_2.jpg]

[Illustration : A 279 La cueillette des petits pois (haut du roi)_2.jpg]


Les femmes au cœur de la récolte

La récolte du petit pois reposait largement sur la main-d'œuvre féminine du village.

L'organisation était assurée par les cultivatrices qui recrutaient les cueilleuses directement à la ferme. Chaque matin, dès les premières heures du jour, les femmes rejoignaient les champs et prenaient leur « largeur », c'est-à-dire la portion de rangée qui leur était attribuée.

Les enfants participaient également aux travaux agricoles, notamment le jeudi, qui constituait alors le jour de repos scolaire.

La journée de cueillette était longue et physiquement exigeante. Courbées dans les rangs de pois pendant plusieurs heures, les cueilleuses assuraient l'essentiel de cette récolte saisonnière. Leur contribution était indispensable au fonctionnement des exploitations.

[Illustration : La cueillette des petits pois_2.JPG]


La pesée et la rémunération

En fin d'après-midi, généralement vers 17 heures, le cultivateur parcourait les parcelles avec sa voiture afin de procéder à la pesée des récoltes.

Pendant ce temps, la cultivatrice assurait le paiement des cueilleuses. Les quantités récoltées variaient selon l'expérience, la rapidité et les conditions de travail. Une récolte quotidienne comprise entre 70 et 90 kilogrammes était considérée comme courante.

Certaines femmes se distinguaient toutefois par des performances remarquables. Des cueilleuses comme Jeannette, Charlotte ou Renée étaient connues dans le village pour dépasser régulièrement les 100 kilogrammes récoltés dans une journée, un résultat particulièrement difficile à atteindre.

Ces travailleuses furent également à l'origine d'un mouvement social local. En juin 1936, dans le contexte national des grèves du Front populaire, elles participèrent à un défilé dans les rues de Sarcelles afin d'obtenir une revalorisation du tarif de la récolte, alors fixé à 30 francs pour 100 kilogrammes de pois cueillis.

[Illustration : A 280 les petits pois_2.jpg]


L'urbanisation et la fin progressive du maraîchage

L'histoire agricole de Sarcelles connut un tournant majeur au milieu des années 1950.

En 1954, la Société centrale immobilière de la Caisse des dépôts (SCIC) acquit les terres des Lochères afin d'y construire un vaste ensemble d'habitation. Le chantier du Grand Ensemble débuta en 1955 sous la direction des architectes Jacques Henri-Labourdette et Roger Boileau.

Prévu pour accueillir près de 40 000 habitants dans 12 000 logements, le projet entraîna l'expropriation de plus de 160 hectares de terres agricoles.

Si cette transformation bouleversa profondément le paysage local, la disparition de l'activité agricole ne fut pas immédiate. Les cultures subsistèrent encore plusieurs années avant de disparaître progressivement au cours des années 1960.

Le pois 42 de Sarcelles, comme une grande partie du maraîchage local, s'effaça alors du paysage.


Le petit pois et la naissance de la génétique

L'histoire du pois dépasse largement le cadre local.

Entre 1856 et 1863, le naturaliste et moine Gregor Mendel mena au monastère de Brno une série d'expériences sur le pois cultivé afin de comprendre la transmission des caractères héréditaires.

Le choix de cette plante n'était pas dû au hasard. Facile à cultiver, produisant rapidement de nombreuses graines et permettant des croisements contrôlés, le pois constituait un excellent modèle d'étude.

Mendel observa notamment des différences de forme, de couleur ou de taille entre les plantes. En suivant la transmission de ces caractères sur plusieurs générations, il démontra l'existence de caractères dominants et récessifs.


Publiés en 1866, les travaux de Mendel furent longtemps ignorés avant d’être redécouverts au début du XXe siècle. Ils jouent aujourd’hui un rôle majeur dans la biologie, l’agriculture, la sélection végétale et l’étude de l’hérédité chez tous les êtres vivants.


Le retour du pois 42 de Sarcelles

Plus d'un demi-siècle après la disparition des dernières cultures, une démarche de sauvegarde a permis de retrouver des semences d'origine du pois 42 de Sarcelles.

Ces graines ont été localisées dans une banque de ressources génétiques en République tchèque avec l'aide du Centre régional de ressources génétiques des Hauts-de-France.

Des semis ont récemment été réalisés en pleine terre et sous serre afin d'observer le comportement de cette ancienne variété et de relancer sa multiplication.

Cette initiative ne vise pas à réintroduire une production agricole à grande échelle. Elle s'inscrit avant tout dans une démarche de conservation, d'expérimentation, de transmission et de valorisation du patrimoine agricole local.


Un projet de sauvegarde et de transmission

Le projet poursuit aujourd'hui deux objectifs complémentaires.

Le premier est d'ordre horticole. Il consiste à apprendre ou réapprendre la culture de cette variété ancienne, à produire des graines, à les conserver et à assurer leur transmission aux générations futures.

Le second est d'ordre historique et culturel. Le pois 42 offre un support concret pour raconter l'histoire agricole de Sarcelles, faire connaître les pratiques maraîchères d'autrefois et rappeler l'importance qu'ont eue les terres de la plaine dans le développement de la commune.

À travers cette variété ancienne, c'est tout un pan de l'histoire locale qui réapparaît : celui d'une ville qui, avant son urbanisation, était aussi un important territoire agricole aux portes de Paris.

Cette démarche n'en est toutefois qu'à ses débuts. Les premiers semis réalisés constituent une étape de découverte et d'observation qui devra se poursuivre dans les années à venir. La multiplication des graines, l'étude du comportement de la variété et le partage des connaissances acquises permettront progressivement de mieux connaître ce patrimoine végétal local. À travers ce travail de sauvegarde, le pois 42 de Sarcelles retrouve peu à peu sa place dans l'histoire du territoire, non comme une culture du passé figée dans les archives, mais comme un témoin vivant de la mémoire agricole sarcelloise.

 
 
 

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